Pour un enseignement de culture numérique : les digital natives à l’Université à l’ère de la révolution numérique

“Nous faisons le numérique et le numérique nous fait”, affirme Dominique Cardon, dans son excellent ouvrage de référence paru cette année “Culture numérique”. Le numérique est aujourd’hui omniprésent, il transforme la société, nos moyens de communication et d’information, nos outils de travail. La maîtrise des fondamentaux du numérique devient indispensable pour une insertion professionnelle durable des jeunes et des étudiants.

Inscrites comme une des compétences clés pour l’éducation et la formation tout au long de la vie par l’Union Européenne, l’acquisition de ces compétences permet à tout individu, quels que soient son secteur d’activité et sa catégorie socio-professionnelle, de sécuriser son parcours et de développer ses “soft skills”.

Quel numérique voulons nous demain? 

Les enseignants comme les jeunes, et futurs adultes de demain, semblent être aujourd’hui davantage les consommateurs, plus que les acteurs, et encore moins des créateurs, de ce numérique, comme le confirme l’enquête que j’ai mené auprès de jeunes étudiants en Information et Communication de première et troisième année.  

Dix ans après le constat alarmant d’Olivier Le Deuff, maître de conférence à l’université de Bordeaux, sur le manque et même l’absence de connaissance dans les NTIC et la culture numérique des jeunes « Digital naif » (2009) et des solutions qu’il préconisait dans un ouvrage dédié à l’enseignement de la culture informationnelle “La formation aux cultures numériques” (2011), qu’en est-il aujourd’hui de cette jeunesse connectée ? Sait-elle mieux qu’avant se servir du numérique, de l’information et des réseaux sociaux ? Pour Anne Lehmans, maître de conférences HDR à l’Université de Bordeaux, être digital natif (Prensky 2001) ne suffit pas à maîtriser l’information. Il existe donc bien un paradoxe du digital natives, de plus en plus relayé par la presse aujourd’hui. Hervé Le Crosnier, maître de conférence à l’Université de Caen, met en garde contre le mythe du Digital Natives. Selon lui, c’est un argument marketing pour que les jeunes l’utilisent sans esprit critique. De plus, leur attribuer ce terme peut conduire à une “uniformisation” des jeunes, alors que l’on est tous différents, les jeunes aussi. 

Se sentent-ils donc désormais plus ou moins à l’aise avec le numérique et l’information sue le web ? L’Éducation nationale et l’Université en France, préparent-elles correctement nos jeunes à la révolution numérique en cours et à tout le potentiel de leur vie professionnelle et de citoyen.ne connecté.e ? Quels sont leurs besoins aujourd’hui en formation et comment les accompagner, quelque soit leur situation : lycéens, étudiants et décrocheurs ? Plus globalement, nous pouvons nous demander quel numérique voulons nous demain? Et quel enseignement du numérique voulons nous aujourd’hui et demain pour les jeunes générations ? 

A l’heure de la réforme lycée dite du “bac 2021” qui prévoit dès la rentrée 2019 un enseignement informatique SNT (Science Numériques et technologiques) en 2de et l’option NSI (Numérique et Sciences informatiques) en 1ere et terminale, quels sont concrètement les mesures mises en place pour ces enseignements ? A l’université, quelles sont les formations proposées dans ce domaine ? Il y a t-il un socle commun d’enseignement de culture numérique disponible toutes filières confondues? 

Dans cet article, nous tenterons de répondre à ces questions d’une part à travers une enquête menée auprès de 123 étudiants de 18 à 25 ans de 1ere et 3e année de Science de l’Information et de la Communication de l’Université Catholique de l’Ouest de Nantes. Et d’autre part, en amont, nous nous interrogerons sur les réelles modalités d’un enseignement de culture numérique en France, par un bref panorama des cursus et dispositifs existant, tout en faisant un point sur la réforme du Bac 2021 et le numérique à l’université notamment à travers le Référentiel de Transformation numérique de l’ESR (2016). 

Enseigner l’informatique davantage que la Culture numérique

Un enseignement technique dans l’enseignement secondaire

On fête cette année les 30 ans du Web, 4,12 milliards d’internautes, soit 57% de la population mondiale est connectée chaque jour dans le monde. La France compte 60,42 millions d’internautes actifs soit 92% de la population totale. Il y a 38 millions d’utilisateurs actifs de médias sociaux soit 58% de la population totale.

Les internautes passent en moyenne 6 heures et 42 minutes en ligne par jour soit plus de 100 jours de temps en ligne chaque année pour chaque internaute. Le temps quotidien moyen d’un français sur internet, tous appareils confondus, est de 4 heures et 38 minutes. Le nombre d’utilisateurs de médias sociaux a atteint près de 3,5 milliards début 2019. Avec 288 millions de nouveaux utilisateurs au cours des 12 derniers mois, le chiffre de pénétration mondial est de 45%.  Google, 1er au classement des sites Web les plus visités au monde suivi de YouTube et Facebook. La majorité sont des jeunes de 10 à 25 ans. Comment ces jeunes apprennent à se servir des outils numériques? Que proposent l’Éducation nationale et l’Université française aujourd’hui en matière d’éducation à la culture numérique ? 

Nous ferons d’abord un tour d’horizon des enseignements et dispositifs de certification existants, montrant les efforts réalisés jusqu’à présent, et le retard français dans la formation des jeunes non seulement aux enjeux du numérique mais aussi aux métiers du numérique, qui peinent déjà à recruter. 

En matière d’éducation et d’outils numériques, le numérique éducatif en France pour l’enseignement secondaire, comprend un grand nombre d’études, de formation en Licences et Master (voir la carte Digital Humanity Course registry https://registries.clarin-dariah.eu/courses/) et des centres de recherche (Laboratoire TECHNE, Poitiers, l’Université d’été et le campus Ludovia, 20-23 aout 2019), dédiés à l’apport et aux changements du numérique comme outil d’apprentissage dans le système éducatif. Cette approche importante est davantage technique. Les contenus sont par ailleurs nombreux dans les différentes bases de données mais ils sont disparates, si bien que pour un enseignant il est parfois difficile parfois de s’y retrouver. Que ce soit dans les avantages technologiques pour améliorer les pédagogies en classe, avec les outils et les ressources multiples et variées. Ou bien que ce soit sous le signe de l’apprentissage du code. Ces approches purement techniques et/ou informatique étant certes importantes mais encore largement insuffisantes. Savoir coder ne signifie pas que l’on connaisse les enjeux du numérique d’aujourd’hui et de demain. Mais au moins, on sensibilise à la pensée informatique, comme semblent vouloir le proposer les nouveaux enseignements dans le secondaire. 

Quand est-il concrètement sur le terrain? Suite à une enquête nationale ETIC, donnant des indicateurs sur le numérique dans les écoles, collèges et lycées public, le DANE vient d’ailleurs de publier un rapport sur les “Pratiques et usages de ressources numériques pédagogiques dans l’Enseignement Supérieur “ (06/05/2019). De même, afin de pallier un manque de clarté et d’unité, le ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse et la Caisse des Dépôts, ont lancé fin avril 2019, l’outil eCarto, 1er panorama open data du numérique éducatif en France à l’échelle des territoires. 

L’échec du numérique éducatif ?

Il faut également citer le tout récent rapport accablant de la Cour des Comptes du “Plan Numérique pour l’éducation” de François Hollande, qui relève de profondes disparités selon les régions, l’absence de pilotage et de directives claires de la part du ministère de l’Éducation, l’absence de formation des enseignants, la prise en charge de la part des collectivités locales du financement des supports informatiques, censés équiper 100% des collèges, la réalité est à 43% et le bidouillage auquel sont confrontés et malheureusement habitués les enseignants pour essayer de faire avancer les choses. Plusieurs recommandations, existantes déjà dans le Plan de 2015, sont à nouveau proposées dans ce rapport. 
Dès lors, le numérique éducatif est considéré comme un échec en France. Un article du Café pédagogique retrace bien les différents écueils rencontrés et les raisons principales de cet échec. Le fossé culturel grandissant entre les élèves et les enseignants et l’Etat, les problèmes de flexibilité pour les enseignants, l’absence d’une réelle politique d’éducation à l’informatique et à la culture numérique. Face à ces lenteurs et ces nombreux écueils, certains établissements tentent de mettre en place des ateliers de préventions ici ou là, dans le secondaire via soit des associations (Internet sans craintes, les Petits Débrouillards, Génération numérique, Class’Code), soit via la Gendarmerie nationale. Ces ateliers, plutôt préventifs, n’offrent qu’une petite fenêtre de quelques heures par an d’Internet responsable, ou d’informatique, à un domaine immense qui nécessite au minimum une année de formation.

L’échec d’une approche technique au détriment de la culture: ou comment se creuse la fracture numérique

Au sein de l’Éducation nationale, jusqu’à présent, l’enseignement à l’informatique et à la culture numérique ont été pris sous l’angle presque exclusivement technique et optionnel sous la forme d’un certificat : le C2i et le B2i donnaient un niveau de compétences en bureautique. Le nouveau certificat PIX en est la suite un peu améliorée et ouvert cette fois à toutes personnes souhaitant tester et valider son niveau, sur une plateforme gratuite. La navigation sur Internet et la maîtrise de l’outil informatique ne sont ni innés, ni donnés à l’adolescence avec un Iphone. Les canadiens ont d’ailleurs nommé leur certificat “Driving Licence Internet”. Les cinq grands domaines de compétences numériques validés par le certificat PIX sont détaillés dans le Cadre de référence des compétences numériques (MEN) de 2017.

Quand est-il de la réforme bac 2021 ?

Le lycée a d’abord proposé un enseignement « informatique et création numérique » (ICN) comme enseignement d’exploration en seconde générale et technologique, puis comme option en classe de première des séries générales (S, ES et L) et de terminale des séries ES et L (à la rentrée 2017). Mais ces enseignements sont profondément remaniés à la faveur de la réforme du baccalauréat et des enseignements de la classe de seconde (application à la rentrée 2019) et de première et terminale (rentrée scolaire 2020).

Les nouveaux enseignements SNT et NSI pourraient-ils enfin répondre aux besoin des jeunes et des enseignants, non concertés malheureusement pour l’occasion ? Et déjà très inquiets du manque de communication dans la répartition des enseignements par classe et du qui fait quoi. Dans la présentation au BO du MEN et à l’IGEN, les programmes de 2de sont très orientés techniques informatiques pures (algorithmie, robotique), ceux de 1er et terminale sont déjà plus ouvert sur les enjeux et le fonctionnement d’Internet et du Web. Il n’en reste pas moins que nous en sommes “encore” qu’au début d’un réel enseignement globalisé et disponible pour tous les lycéens qui le souhaitent, puisque sur 4200 lycées en France, seuls 750 lycées publics et 250 lycées privés pourront proposer ces spécialités aux élèves. 

Le numérique à l’Université : des enjeux énormes des Humanités numériques et des NTIC pour de faibles applications

A l’université, on étudie les interactions du numérique avec les différentes disciplines existantes, sous le terme des “humanités numériques”, apparu en 2006, mêlant numérique et sociologie, patrimoine, langues, littérature, anthropologie, géographie, les sciences de l’information et de la communication.

 Nous ne reviendrons pas ici sur les nombreuses expérimentations, ressources, formations (destinées aux enseignants exclusivement pour l’aspect pédagogique) et innovations dans ce domaine, afin de nous concentrer directement sur point qui va nous intéresser dans cet article : l’enseignement de la culture numérique pour les jeunes de 17 à 25 ans. 

Dans l’enseignement supérieur, la question du numérique a été abordé et introduit par le biais de la transformation des modes d’enseignement et de transfert des savoirs, la coopération internationale, le service “après-vente” des universités après les études, la modernisation des infrastructures et des lieux connectés, l’amélioration des ressources, les cours en ligne avec les MOOCS en pleine réflexion encore aujourd’hui, et les SPOC, notamment face à la concurrence internationale et au besoin en formations. Mais non pas pour la culture numérique en tant que telle, si ce n’est dans la connaissance et les techniques du traitement de l’information. 

De même, de nombreuses plateformes pédagogiques sont désormais proposées par des universités à l’instar de Moodle, qui constituent des leviers à part entière de formation virtuelle. En effet, cette plateforme technologique offre aux établissements la possibilité de créer des cours en ligne et des sites e-learning et a la particularité d’être gratuite, au niveau de la licence d’exploitation. Du coup Internet est en train de faire tomber pratiquement le mur des différentes institutions éducatives (écoles, universités, bibliothèques, musées, etc. (Devauchelle, 2012), d’où l’émergence d’un apprentissage multimodal, avec de moins en moins de bâtiments, mais de plus en plus de pratiques éducatives informelles, d’enseignements à distance, d’espaces collaboratifs, voire de formations « interstitielles », par exemple sur des temps perdus dans le transport (Le Deuff, 2011).

Une enquête concernant l’outil ENT et ses usages, nommée “EvaluENT” a d’ailleurs été publiée en mars 2019, montrant que la majorité des étudiants s’emparent peu de cet outil, si ce n’est pour échanger et retrouver des cours. Les ENT sont de fait largement sous exploités, très coûteux et souvent peu ergonomiques. De même que les Université en général se sont encore assez peu et mal emparées des réseaux sociaux pour toucher le jeune public. Ce qui commence à constituer un enjeux de communication essentiel dans la compétition mondiale du classement des établissements supérieurs. 

Après plusieurs étapes dans la construction du numérique à l’université, aujourd’hui se développent FUN (France Université Numérique) et la Stratégie numérique pour l’enseignement supérieur lancée en 2013 à l’université impulsé par le Ministère de la Recherche et de l’enseignement supérieur. Deux rapports d’étape font le point. L’un en 2018 sur Les innovations pédagogiques numériques et la transformation des établissements d’enseignement supérieurs, traitent des questions d’ordre techniques, d’équipements et de pédagogie augmentée assistés par le numérique, mais jamais il n’est question d’enseignement de culture numérique. Le second en 2019 sur les Pratiques et usages de ressources numériques pédagogiques dans l’Enseignement supérieur, offre une vision très intéressante de ces usages, mais pour les enseignants dans leurs préparations de cours, leurs pédagogies, les supports qu’ils utilisent et pour les documents qu’ils échangent avec les étudiants. 

L’Institut Montaigne, dans un rapport “Enseignement supérieur et numérique, connectez-vous! de 2017 listant 10 propositions pour l’Enseignement supérieur, préconise dans le 3e recommandation de “Des outils de formation et de certification insuffisant – Former au numérique et à ses enjeux”. Il s’agit de rattraper le retard français dans la concurrence internationale : la France se situe dans le dernier tiers du classement des universités européennes établi par l’Association des universités européennes (EUA, voir la section “Digitalisation”): 

“La révolution des compétences et des métiers ne fait que débuter. Les cycles d’innovation se resserrent et de nouvelles compétences émergent, à un rythme toujours plus soutenu, sans qu’une offre de formation adaptée ne puisse les accompagner. L’informatisation toujours plus poussée de l’économie conduit à faire de la maîtrise des technologies de l’information et de la communication (TIC) une composante indispensable de tous les cursus. (…)

L’enseignement supérieur dans sa globalité doit être plus performant pour transmettre les fondamentaux, théoriques ou techniques, et permettre aux entreprises de pouvoir adapter rapidement un diplômé à son nouveau métier. 

Des outils de formation et de certification obsolètes qu’il faut rénover : développer les outils à l’orientation pour limiter l’échec en premier cycle universitaire

La maîtrise des outils numériques et l’acquisition de compétences digitales de base, aussi appelée « littératie numérique » n’est pas assurée de façon satisfaisante par les établissements de l’enseignement supérieur. L’acculturation aux outils numériques et informatiques devrait pourtant irriguer l’ensemble des formations de l’enseignement supérieur et de la recherche. L’offre de formation à l’utilisation des TIC est également un axe de développement encouragé au niveau européen. La Commission européenne a lancé en décembre 2016 la « Coalition en faveur des compétences et des emplois dans le secteur du numérique » visant à insuffler un élan collaboratif entre les États membres et toutes les parties prenantes (entreprises, ONG, enseignement, etc.) pour développer la formation dans le domaine du numérique. Cette initiative implique le développement de coalitions nationales permettant de faire fleurir l’offre en matière de formation aux TIC. (…)” (p.68-69)

“Tant sur la formation technique que théorique, les résultats sont loin d’être satisfaisants et, faute de formation adaptée, ce sont près de 800 000 postes qui seront non pourvus dans le secteur des TIC dans l’Union européenne en 2020. (…) Des réformes structurelles des systèmes de formation, initiale et continue, sont donc nécessaires. Elles ne pourront s’entreprendre sans que ne soit parachevée l’autonomisation de nos universités, indispensable à la mutation et à la modernisation des établissements. Elles devront, en outre, intégrer une approche européenne, dans le cadre d’une relance du processus de Bologne. Elles doivent, enfin, permettre aux établissements de former aux compétences nouvelles, par et pour le numérique, pour les étudiants et les enseignants. C’est tout l’enjeu des 10 propositions de ce rapport que de décrire les conditions de réussite d’une telle réforme.”

Au sein du Ministère de l’enseignement supérieur, on trouve le Référentiel de transformation numérique de l’Enseignement supérieur et de la recherche (ESR), déposé en mai 2016 et disponible en ligne, propose de mettre en cohérence différentes actions pour que le numérique soit le levier d’une transformation globale à l’échelle d’un établissement ou d’un site. Il permet une double lecture : à la fois opérationnelle (par polarité d’action) et stratégique (par valeur sur laquelle un établissement ou un site souhaite positionner sa stratégie). 6 polarités et 9 valeurs sont proposées en priorité afin d’aider les établissements à élaborer, consolider, adapter leur scénario singulier de stratégie numérique en s’appuyant sur un cadre commun. 

Référentiel de transformation numérique de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, 6 polarités #TransfoNumESR

Dans la valeur “Éthique”, polarité “Pratiques et contenus pédagogiques”, on trouve onze actions en faveur de la culture numérique, dont les actions 23 à 25, “Former tous les étudiants aux fondamentaux informatiques et aux usages numériques quel que soit leur cursus”, une formule rêvée qui est encore loin d’être réalité.

  • Action 23 : Former tous les étudiants aux fondamentaux informatiques et aux usages numériques quel que soit leur cursus (« littératie numérique »)
  • Mise en place de concertations avec les étudiants des différents cursus sur leurs pratiques, leurs attentes et leurs représentations sur la place du numérique dans leur apprentissage universitaire et dans leur vie professionnelle future
  • Formation à un socle partagé de compétences et savoir-faire numériques de base (pratiques collaboratives d’édition et de production, initiation aux humanités numériques, protection de la vie privée, initiation au code), en s’appuyant sur le C2I
  • Elaboration, avec les étudiants (ou par les étudiants) d’un référentiel de littératie adapté à chaque niveau (licence, master, PhD) et/ou à chaque cursus disciplinaire

  • Action 25 : Mettre en place une offre de formation en Humanités numériques
  • Appui sur les UFR de Sciences Humaines (spécialistes en Humanités Numériques) pour accompagner les étudiants dans le développement d’ une culture numérique (usages contributifs, autorités, réputations, algorithmes, social learning, outils sociaux et pour la recherche)
  • Création de nouveaux cursus LMD (cursus en Humanités numériques, double cursus en informatique et sciences humaines, etc.)

Les cours de Culture numérique à l’Université sont encore dispersés et en nombre insuffisants. A noter que La majorité des formations sont proposées uniquement à partir du niveau Master. On peut en citer quelques uns repérés (je ne cite pas ici les cours de gestion de ressources documentaires et de gestion de l’information scientifique) : à Science Po Paris avec Dominique Cardon, à l’Université de Caen avec la licence Humanité numérique proposée par Hervé Le Crosnier (40 étudiants par promotion, cours disponible en ligne  sur le CEMU Canal U et sur Thot cursus). L’Université de Strasbourg avec la création inédite d’un Centre de Culture numérique (CCN) qui propose des formations et des cours en ligne gratuits à la carte à connaître absolument. Les cours d’Alexandre Serres à l’Université de Rennes 2, Urfist de Bretagne et des Pays de Loire, pour le Master “Humanités numériques”. A l’UCO de Nantes, la Licence Information et Communication dispose d’un enseignement en “Culture numérique et certification PIX” en L1 par Laure Boyer, et des cours en “Communautés numériques et Nouveaux Médias” en L3. A l’UCO de Vannes, il existe deux Masters spécialisés, l’un en « Communication numérique et conception multimédia« , l’autre à Angers en « Ingénierie de la décision et Big Data ». L’université de Bordeaux dispense des cours en culture numériques dans quatre Masters, dont le Master Document numérique et humanités digitales. L’Université de Lille 3 propose une formation multimédia 100% en ligne, en autoformation, ouvert à 7500 étudiants. Un forum, animé par un tuteur est également à disposition des étudiants. Ce 1er module s’intitule “Historique et grands principes d’Internet”. Les Universités du Mans et d’Angers du Pôle E-Pédagogie ont mis en ligne un Moodle de culture numérique, celui d’Angers étant plus complet et développé, il comprend 10 parties contre 3 au Mans. Ces cours sont disponibles uniquement pour les étudiants inscrit dans ces universités. Angers dispose également d’un Master Communication numérique et multimédia. L’Espe de Lyon dispose de cours de Culture numérique en ligne pour enseignants de 1er et 2d degré, avec des bases juridiques en huit parties, des études de cas et un forum, des ressources. 
Enfin la plateforme nationale FUN propose un MOOC “Usages du Web” en culture numérique de 6 semaines, en lien avec la certification PIX, mais comme l’a montré une étude (Bernard Mocquet, 2016) la majorité des inscrits à ces MOOCS sont des salariés (61%), les étudiants ne représentent que 13%.

Comme l’a souligné l’Institut Montaigne dans un rapport (juin 2017), la certification PIX reste limitée en compétences, et sous un format encore expérimental: 

“PIX reste sous sa forme actuelle un questionnaire ne comprenant aucun volet éducatif et se réduit ainsi à une très basique évaluation des compétences sans certification en ligne. De surcroît, la plateforme semble toujours, plusieurs mois après sa mise en ligne, en mode test. Il reste encore beaucoup à faire pour initier une vraie dynamique de formation généralisée au sein de l’enseignement supérieur à l’égard du numérique.” (p. 71)

Un changement de paradigme à l’Université

Le dernier ouvrage qui traite réellement de la question vient de paraître, c’est celui de Laurent Tessier, sociologue et maître de conférences à l’Institut Catholique de Paris, chercheur associé au Centre d’études sociologiques de la Sorbonne (CESS), “Éduquer au numérique ? Un changement de paradigme” (mai 2019). Dans cet ouvrage, il revient sur les deux principaux paradigmes qui font l’éducation au numérique en France (les TICE) et dans le monde (les EdTech = Educational technologies), face à la résistance du premier paradigme, une troisième, les Humanités numériques, au sein de l’université, pourraient bien montrer enfin le chemin? 

“Alors que les TICE ont historiquement constitué le paradigme structurant pour le monde éducatif français, son allant de soi est aujourd’hui contesté par le paradigme anglo-saxon. Les EdTech ont une ambition mondiale clairement hégémonique, même si le contexte français est peut-être celui qui leur résiste le plus. De ce point de vue, les Humanités Numériques pourraient permettre à certains acteurs de trouver des ressources et des modalités curriculaires alternatives à la fois aux TICE et aux EdTech, qu’il s’agisse de logiques de production, de rapport aux savoirs ou encore de propriété intellectuelle.”

Laurent Tessier, Sociologue, maître de conférences à l’Institut Catholique de Paris, chercheur associé au Centre d’études sociologiques de la Sorbonne (CESS), “Éduquer au numérique ? Un changement de paradigme” (mai 2019)

Quels sont les freins à la mise en place et au développement de la culture numérique à l’université? Le manque de formation des enseignants en informatique et culture du web, la croyance enfantine ou marketing du mythe du digital native des jeunes eux-mêmes et des enseignants.

Enquête sur les étudiants et leur niveau de culture numérique à l’Université 

Nous proposons de faire un point d’étape à l’appui de notre propre enquête menée auprès des étudiants de l’UCO de Nantes en L1 et L3 en Information et communication, et à la lumière des récentes enquêtes et statistiques sur les usages du numérique par les étudiants.

Il existe encore malheureusement assez peu d’études sur les pratiques et les usages du numérique par les étudiants, alors que paradoxalement, ils sont censés l’utiliser au quotidien dans leurs études, pour la recherche d’information, suivre l’actualité, rédiger des dossiers, collaborer entre eux, communiquer avec l’université et avec les enseignants, rechercher des ressources, un stage, une formation, etc. 

Dans cette enquête, nous avons ciblé des étudiants, entre 17 et 25 ans de l’UCO de Nantes, pour qui j’enseigne la culture numérique et la préparation à la certification PIX. Au début de chaque semestre, je propose aux étudiants de passer un test de positionnement, afin de mieux connaître leur niveau global. 123 étudiants ont répondus, dont 85 en L1 et 38 en L3. 

Dans notre enquête, il s’agit de connaître leur niveau de culture numérique, à la fois sous forme d’une auto évaluation, de questions sur leurs pratiques numériques et sur leurs connaissances de base. Il n’y a donc pas vraiment de questions pièges, l’intérêt est de voir comment ils s’auto-évaluent et quel est a priori, et après débriefing des questions, leur réel niveau de connaissance en culture numérique et leurs attentes. 

Nous avons renseigné l’essentiel des résultats de notre enquête pour l’année 2018-2019 dans l’infographie ci-dessous. Bien évidemment, le segment étudié étant restreint, nous ne pouvons ici être exhaustifs, ni parler au nom de tous les étudiants, mais nous tenterons de dessiner des tendances.

Un niveau de culture numérique estimé à moyen en L1 à bon en L3

Quant à leur niveau de culture numérique, les L1 estiment à 59% avoir un niveau moyen, 34% un bon niveau, 5% un niveau faible, 1% a un très bon niveau. On le voit, les nouveaux arrivants, sont assez confiants dans leur auto-évaluation et restent relativement modestes, voire réalistes, ils ne cèdent pas au mythe du digital native, conscients d’avoir un niveau plutôt moyen, et donc à améliorer. Seul 1% estime avoir un très bon niveau. 

Pour les étudiants de L3, la tendance semble s’inverser vers une amélioration du niveau général: 59% pensent avoir un bon niveau de culture numérique, 34% un niveau moyen et 1% toujours un très bon niveau. Aucun.e ne signale un niveau faible. 

La mobilité en priorité

Les 18-25 ans sont maintenant 98% à posséder leur propre smartphone.

Dans leurs pratiques, ils utilisent autant leur téléphone portable que leur ordinateur portable, à 97% pour les L3 et à 82% et 70% respectivement pour les L1. Suivi des enceintes bluetooth, de l’ordinateur fixe, de la tablette à 20% et des jeux à 20%. 

Le temps passé sur Internet est de 5h à 6h en moyenne par jour. Les L1 sont 50% à passer 5h à 7h (ou plus) de temps sur Internet, alors que les L3 sont 75%, l’utilisation est donc croissante avec le niveau d’étude. 57% des étudiants de L1 passent leur temps à se divertir sur Internet, tandis que plus on avance dans les études, plus les étudiants passent autant de temps à étudier qu’à se divertir, à 47% pour les L3.

Un besoin de formation clairement exprimé

Concernant le besoin en formation, 81% des L1 et 76% souhaitent avoir un enseignement en culture numérique pour leurs études: pour maîtriser les outils web, pour améliorer leurs compétences et connaissances numériques, et ainsi maîtriser les outils qui peuvent leur servir dans leurs études. Pour 50% des étudiants, il s’agit d’améliorer leur niveau personnel de connaissances et de culture générale. 

Les étudiants se sont formés par eux-mêmes et ils ne savent pas comment fonctionne Internet ni les GAFAM

Plusieurs constats sont édifiants, même si on s’y attend, vu le retard français et la quasi absence d’éducation à l’informatique et au numérique dans le secondaire et à l’université. 

  1. Autodidactes. Les étudiants de L3 (seuls interrogés sur le sujet) sont des autodidactes de l’informatique et du numérique. Ils affirment à 80% s’être formés par eux-mêmes, au fil du temps, ‘en bidouillant’. 10,5 % ont appris avec leur entourage, famille ou amis. Seulement 5% évoquent avoir appris lors de cours au lycée, et 2% à l’université. On voit ici toute la défaite et l’insuffisance criante de l’enseignement tant secondaire que supérieur dans ce domaine. 
  2. Avec des fortes lacunes. Ce premier constat explique clairement un second constat tout aussi effarant: les étudiants ne savent pas comment fonctionne Internet. Question pourtant fort simple et basique sur cet outil qu’ils utilisent depuis qu’ils ont 10 ou 11 ans. Pour 81% des L1 (soit 70 élèves) et 58% des L3, Internet fonctionne par satellite, et non par câbles. Seuls 17% des L1 ont bien répondu par câbles (soit 15 élèves) et 47% pour les L3 (soit 18 élèves). 
  3. Une méconnaissance des enjeux du web. Sur les deux niveaux, 63 % des L1 et 66 % des L3, les étudiants ont entendu parler des GAFAM, les connaissent plus ou moins et en ont une “vague idée”. La disparité est plus grande parmi ceux qui reconnaissent ne pas savoir du tout comment fonctionnent les grandes entreprises des GAFAM, et n’en avoir aucune idée : ils sont 27% en L1, contre 18% en L3. Ici aussi les années d’études semblent tout de même améliorer leur connaissance de base. Ce résultat est corrélé au nombre d’étudiants qui affirment bien connaître les GAFAM et s’informer régulièrement : 9% des L1 et 16% des L3, soit le nombre d’étudiants concernés à quasi égalité avec 8 et 6 étudiants. 

Dans les réponses libres sur les GAFAM, les étudiants montrent cependant une certaine connaissance des problématiques actuelles et un intérêt pour ces questions. Ils critiquent le plus souvent : les risques de sécurité pour les données personnelles, la cyberviolence et le cyber-hacèlement, la publicité abusive, la circulation des fake news et la surinformation, la maltraitance des salariés, l’addiction aux réseaux sociaux et leur aspect voyeurisme-intrusif dans la vie des gens. Deux ou trois élèves évoquent la privatisation du web, l’oligopole et le manque de transparence des GAFAM. Ou encore le manque de législation au niveau national et international, ainsi que la faiblesse des États dans l’absence de poursuites pour le paiement de leurs impôts. Si la plupart de ces préoccupations sont légitimes, elles sont aussi certainement insufflées par le climat de méfiance des technophobes face aux usages du numérique dans notre quotidien, très présents dans les médias actuels. Il convient donc de revenir sur ces points avec les étudiants, en nuançant plus finement les problématiques économiques et politiques et en apportant une vision plus positive du numérique.

Usages d’Internet des étudiants : une perception plutôt positive

Notre enquête révèle des tendances plus ou moins similaires aux pratiques des jeunes en général sur les réseaux sociaux, selon les récentes études publiées par le Blog du Modérateur et par les chercheurs. Mais aussi des tendances dont nous entendons moins souvent parler. Chacun utilise Internet en fonction de ses centres d’intérêts. Si les entreprises l’ont transformé à une époque en un eldorado pour y tester de nombreux business models, Internet est tout naturellement devenu pour les jeunes une occasion de plus de se distraire, s’instruire, se faire des amis. Ils ont en moyenne entre 5 et 6 profils sur les réseaux sociaux. 

Concernant leur classement des réseaux sociaux, Instagram est le 1er réseau social utilisé par les étudiants. Ils ont pu exprimer cette préférence dans une réponse libre: Instagram fait plus jeune et moderne que Facebook. Ils y trouvent davantage de créativité, des informations, et même des contacts pour leur vie professionnelles telles que la recherche de stage. La plupart des stars y sont présentes ainsi que leurs influenceurs.ses et communautés préféré.es. Ils aiment y communiquer, poster des photographies, sans beaucoup de texte et des stories en utilisant les filtres, puisque la plateforme est célèbre pour la photographie, la mode, le design. C’est aussi l’endroit où ils vont pouvoir retrouver leurs amis, puisque pour la majorité des jeunes aujourd’hui, leur activité première sur le Web est de se connecter sur Instagram et Snapchat pour échanger avec leurs amis. Ainsi que pour se faire de nouvelles connaissances, par affinités ou par communautés, de manière plus décontractée qu’ailleurs. Facebook est déserté depuis plus de deux ans, il ne sert qu’à garder le contact avec la famille et à s’informer. 

“Instagram est mon réseau social préféré car j’adore partager ce que j’aime et mes expériences par le biais de belles photos/vidéos, tout en suivant d’autres personnes qui m’inspirent et m’informent quotidiennement. “ un.e étudiant.e de L3, info-com.

Pourquoi Instagram plait-il tant aux jeunes ? 

Selon les résultats tirés d’une étude menée par Facebook HQ, qui a étudié l’utilisation d’Instagram par les jeunes, de 13 à 24 ans en Australie, au Brésil, au Canada, en Allemagne, au Royaume-Uni, aux États-Unis et en France: 72% postent des photos chaque mois, autour de quelques sujets forts qui trouvent tous une place forte dans la vie des jeunes : la mode / la beauté, la nourriture / les restaurants, la télévision / les films, les loisirs ou encore la musique. Et comme une suite logique de ce constat, 53% des jeunes de cette étude déclarent qu’Instagram les aide à définir qui ils sont. Plus précisément, 63% des jeunes utilisent le réseau social pour les aider dans leur vie. 56% se sentent plus connectés avec les gens qu’ils connaissent et 52% disent qu’ils se sentent intégrés à une communauté, grâce à Instagram. Enfin, last but not least, tout bon pour les marques, 68% des jeunes interagissent régulièrement avec des marques, avec principalement la visualisation, le like de photos mais aussi la visite de site web…

Messenger est la 2e application la plus utilisée par les étudiants, à 60 % pour les L1 et 84% pour les L3, pour échanger avec leurs famille et amis, textos et photos. Communiquer avec ses amis étant la première de leur activité, 76% pour les L1. Le chat en live est extrêmement utilisé par les jeunes pour communiquer entre eux. A noter évidemment que cette fuite de Facebook n’est pas si grave, puisque ces quatre plateformes, Instagram, Messenger, Whatsapp (utilisée à 13% pour les L1 et 42% pour les L3) et Facebook font parties de la même compagnie Facebook HQ en Californie, formant ainsi un oligopole d’une puissance inégalée sur les réseaux sociaux. Cet usage est enfin normal dans une société connectée et renforce les liens sociaux, sans les remplacer par la virtualité. En effet, 43% des étudiants en L1 et 55% des L3 préfèrent passer leur temps libre à voir leurs amis en vrai IRL (In Real Life). Les relations amicales et sociales en réel, demeurent essentiel pour les étudiants, n’en déplaise aux détracteurs des réseaux sociaux, les jeunes ne sont pas si addicts et obsédés par leur portable, puisque lors de leurs rencontres, ils les laissent de côté pour profiter du moment présent. 

A part égale, Snapchat est en 3e position pour les L1 à 56% et en 5e position pour les L3 avec 50% (57% des 11-19 ans en France). Les raisons principales sont le chat avec les amis, le chat de groupe, être sur un réseau dédié aux jeunes, moderne et dynamique, et s’informer sur Discover, format unique dédié d’actualités disponible sur Snapchat, pour 25% des étudiants de L1 et 13% seulement de L3. Cela correspond aux habitudes des jeunes, mais on voit qu’avec l’âge, les jeunes ont tendance à mettre de côté Snapchat, au profit d’autres réseaux comme Twitter pour s’informer.

La 4e position revient à Youtube à 52% et 55 %, pour sa créativité musicale et vidéos, la présence de chanteurs.euses sur ce juke box géant dans la poche, d’influenceurs.euses et de youtubeurs intéressants.tes ou drôles, la musique et l’humour étant les premiers vecteurs d’attraction et d’usages pour les jeunes. Il est très intéressant de voir que Youtube est aussi un support essentiel d’information et d’accès à l’actualité (voir infographie). Pour 38% des étudiants de L1, et pour 58 % des L3, les étudiants s’informent de plus en plus sur Youtube à mesure qu’ils avancent dans leurs études “Pour la variété des informations que l’on peut trouver et la culture qu’on peut acquérir (science, histoire…)”. On le sait, Youtube et les nouveaux médias, sont un nouveau canal important d’informations alternatives que l’on ne trouve pas sur les chaînes traditionnelles, et même de formation. Ils permettent de s’informer par soi-même, selon ses thématiques préférées, d’avoir accès et surtout de partager ces informations à leur guise. Les jeunes sont ici beaucoup plus acteurs du Web 2.0, ce nouvel eldorado, et acteurs de la “culture participative” qu’on ne le pense, en choisissant leurs contenus, en créant des collections et favoris, en s’abonnant à des chaînes, en allant à la découverte de nouveaux contenus et en les partageant à leur cercle.  

En 5e position, Twitter est utilisé par 38% des étudiants de L1, et 55% en L3, ce qui le place en 4e position pour eux. Ces chiffres sont au dessus de la moyenne, montrent un attrait de plus en plus fort pour l’application qui monte à mesure que l’on avance dans les études. L’information, que ce soit l’actualité ou les dernières nouvelles de leurs idoles ou influenceurs, et les échanges d’hashtag avec les amis, y est plus immédiate et actualisée que sur les autres plateformes. Le prisme mondial apporte une plus-value à l’expérience utilisateur. Le feed ne se limitant pas au cercle d’amis, des informations émanant de personnes de tous horizons sont disponibles sur la timeline. L’aspect public de la plateforme combiné à la rapidité de diffusion de l’information (via le Retweet) créé un sentiment d’appartenance à une communauté mondiale. Selon les étudiants, Twitter est apprécié pour la “diversité de son contenu”, pour un “usage personnel et professionnel, il y a de tout (humour, actualités…)” et “beaucoup d’informations”, pour sa “communication simplifiée”, “pour commenter les sujets d’actualité et parler librement”, les “personnalités transmettent directement leurs informations” et en plus “ce réseau n’est pas utilisé par tout le monde” (c’est à dire les parents). Enfin Twitter est “plus libre, plus direct, plus d’interaction, on choisit mieux les sujets intéressants.” Il permet de confronter les opinions divergentes: “La pluralité des sources. Notamment Twitter, il est possible de suivre des personnes avec des idées totalement opposées. Et ainsi de les confronter.”

Twitter abolit également la notion « d’amitié » inhérente à Facebook, un avantage qui a séduit Eva, 16 ans: « Sur Facebook il y a la barrière du ‘devenir amis’ alors que sur Twitter il est plus facile d’avoir une connexion avec d’autres internautes pour commenter les nouvelles ou simplement rigoler », explique-t-elle. Lydia, 17 ans, aime quant à elle, « le fait d’être lu par des personnes que l’on ne connaît pas, et qui, de ce fait ne nous jugent pas. Cela me donne une liberté que je n’avais pas ou plus sur Facebook. »

« La nouvelle popularité de Twitter attire forcément les jeunes, explique Laurent Karila, psychiatre spécialiste des addictions. Mais ce qui les séduit, c’est aussi que Twitter va plus vite que les autres réseaux sociaux, y compris Facebook. » L’instantanéité et le flux continu de messages captivent les natifs du digital. 

En 6e position se trouve Facebook, de moins en moins fréquenté par les jeunes, trop désuet, pas assez rapide, trop envahis par les parents et la famille. « Les ados quittent en masse Facebook à mesure que leurs parents et professeurs s’y mettent », constate Yann Leroux qui se décrit comme « psychologue et geek ». Les jeunes l’avouent dans leurs tweets. Les parents sont devenus gênants avec leurs demandes en amis. Alors direction Twitter ou Instagram, réseaux sociaux qui échappent encore à leur contrôle et où, contrairement à Facebook, ils ont droit à l’anonymat. 

Malgré cette érosion de Facebook, les étudiants l’utilisent pour s’informer en 3e position après les sites de journaux en ligne et après la TV qui garde une place solide malgré tout. Cela en raison des habitudes familiales, et sans doute la difficulté à trouver de l’information d’actualité sur les autres applications. 

Comment les jeunes s’informent ? Un fort intérêt pour l’actualité, mal exploré

    Dans leurs pratiques, les jeunes montrent un fort intérêt pour l’actualité qui arrive en 5e position de leurs usages d’Internet. Ils s’informent d’abord directement sur les sites web des journaux à 61% pour les étudiants de L1, et 81% des L3. La 2e source d’information reste la TV télévision à 60% quelque soit leur niveau d’étude. Cela peut s’expliquer par les habitudes familiales, et se confirme dans les habitudes des jeunes en général, de s’informer en regardant le JT en famille. En 3e position, comme nous l’avons vu plus haut, arrive Facebook suivi en 4e position de Youtube. Les jeunes ici privilégient les réseaux sociaux pour s’informer, en suivant les informations nationales et internationales, les institutions culturelles et associations locales qui n’ont pas de sites web et qui diffusent leurs informations sur Facebook uniquement. Twitter arrive en 5e position pour s’informer, à 38% chez les étudiants de L1 et 58% pour les L3. Là encore, les plus âgés ont davantage d’habitudes informationnelles. Ils fréquentent beaucoup plus les sites d’information et utilisent davantage Youtube et Twitter pour trouver de l’information. Il existe ici une problématique liée au manque de formation dans le recherche d’information, qui s’améliore avec le niveau d’étude. 

Viennent ensuite entre 30% et 25% l’usage de l’information dans la presse papier (30% pour les L1, 29% pour les L3), la radio (29% pour les L1, 52 % pour les L3), Instagram (28 et 29%), les nouveaux médias en ligne (Brut., Konbini… 27% pour les L1 et 34% pour les L3), Discover de Snapchat (25% pour les L1, 13% pour les L3), et enfin via les suggestions de leurs messageries (10%). Malgré ce fort intérêt, des problèmes demeurent dans la méthodologie de recherche d’information. On constate sur le terrain, lors des cours et des TD, une méconnaissance de la RI Recherche d’information, des méthodes documentaires, ainsi qu’une faible exploration des richesses documentaires du web. 

Les étudiants de L1 passent plus de temps sur Internet à se divertir qu’à étudier (57%). Une bonne part restante affirme passer autant de temps à se divertir qu’à étudier (40%). Les étudiants de L3 sont partagés à 50% pile, un groupe passe plus de temps à se divertir et l’autre à se divertir et à étudier à part égale (50%).  

    Dans les pratiques quotidiennes d’Internet, les étudiants L1 l’utilisent avant tout, dans l’ordre, pour: 1. échanger avec leurs amis, 2. écouter de la musique, 3. regarder des vidéos et des films, 4. voir leurs amis en vrai, 5. s’informer de l’actualité, 6. voir ce que les autres ont postés, 7. communiquer avec leur famille, 8. partager des photos ou des vidéos, 9. pratiquer une activité artistique, 10. se déconnecter et enfin 11; s’auto-former en langues ou autre.

Pour les étudiants de L3, les priorités sont un peu différentes (voir infographie), le divertissement culturel, les amis et l’information passant avant le reste: 1. regarder des vidéos ou des films, 2. échanger avec les amis, 3. écouter de la musique, 4. s’informer de l’actualité, 5. voir ce que les autres ont posté, 6. voir les amis en vrai, 7. communiquer avec la famille, 8. partager des photos ou des vidéos, 9. s’auto-former en langues ou autre, 10. pratiquer une activité artistique, 11. se déconnecter. 

Importance de la culture numérique pour les étudiants : pour leurs études en priorité

    Concernant l’intérêt que portent les étudiants eux-mêmes dans la culture numérique (on leur demande rarement leur avis, c’est bien dommage), il est intéressant de voir quel est leur horizon d’attente dans l’acquisition de ces compétences numériques. A quels fins, dans quels buts, pour quels usages dans leurs vies étudiantes, professionnelles et personnelle ? 

Leur 1er besoin et priorité est clairement destiné à leurs études, afin de savoir mieux maîtriser les outils du Web (81% des L1 et 76% des L3). Ce qui est très intéressant, car ils ont conscience de l’importance de la maîtrise des TIC pour avancer dans leurs études. La 2e priorité est d’améliorer leur niveau de culture générale (36% pour les L1, 50% pour les L3, qui semblent en avoir davantage conscience). En 3e priorité pour les L1, il s’agit de faciliter leurs recherches d’orientation et d’emploi (28%), alors que les L3 préfèrent améliorer leur niveau personnel de connaissances (50%). Les deux dernières priorités sont écologiques et professionnelles : la connaissance de l’impact environnemental d’Internet (22% pour les L1, 42% pour les L1), et la construction de leur profil et de leur réseau professionnel (23% pour les L1, 8% pour les L3). Les préoccupations écologiques passent encore devant la création d’un réseau professionnel sur le web, auquel croient encore les L1, mais guère les L3, sans doute déçus par les outils et applications existantes, ou peut-être méconnaissent-ils ce que leur e-réputation peut leur apporter, ou alors ils se sentent peu habiles à manier les outils de réseautage existant ? Ils devraient pourtant se sentir plus concernés par la création de leur réseau et la recherche d’emploi. Pourtant selon notre enquête, 97% des étudiants de L3 ont déjà créé un profil en ligne sur un réseau social professionnel, 71% ont déjà réalisé un CV en ligne, 50% ont déjà animé une page Facebook et 42% ont déjà réalisé un blog ou un site web.  

Conclusion

Veut-on former les e-citoyens et développer les métiers du numérique en France ?

Le niveau des étudiants en culture numérique est encore assez moyen, voire faible, sauf exception de quelques personnes qui s’informent régulièrement et qui se forment par curiosité, par eux-mêmes. La majorité des étudiants sont en effet autodidactes en informatique et en culture numérique. L’enseignement, secondaire et universitaire, n’a pas encore saisi l’importance et le tournant de la révolution numérique. Si bien que les étudiants sont en forte demande de formation dans ce domaine, d’abord pour les faire progresser dans leurs études, pour leur future activité professionnelle, mais aussi pour leur culture générale, et ce que l’on nomme les “soft skills” qui permet d’avoir les compétences nécessaires afin d’évoluer tout au long de sa carrière. Ils ont en effet des méconnaissances graves de notion de base, tels que le fonctionnement d’Internet et des GAFAM, dont ils utilisent pourtant quotidiennement depuis leur 11 ans leurs applications.

    Les jeunes sont très équipés en supports mobiles (smartphone et ordinateurs portables) et très présents sur les réseaux sociaux en vogue, Instagram, Snapchat, Messenger, Youtube, Twitter en majorité, avec une faible part sur Facebook et Whatsapp. Plutôt participatifs mais pas acteurs, leurs principales activités sont d’échanger avec leurs amis, regarder des vidéos, écouter de la musique et s’informer de l’actualité. Ils suivent souvent un grand nombre d’influenceurs.ses, dans l’humour, la mode, le sport, la musique. Ils montrent un fort intérêt pour l’information, l’actualité rapide, à chaud, dans un flux constant de nouvelles données, sur Facebook et Twitter. Adepte de la liberté de s’informer de manière plus personnalisée et plus souple sur Internet, ils n’explorent cependant pas toutes les richesses que peut leur offrir le Web, faute de formation dans la recherche d’information et la veille documentaire. Enfin, concernant leurs besoins, conscients de leurs lacunes, ou parfois trop confiants dans le mythe du Digital natives, ils sont très demandeurs d’une formation adaptée en culture numérique, en priorité pour leurs études et pour leur niveau de culture générale. Alors qu’est-ce que nous attendons pour répondre à ces besoins en formation en culture numérique désormais fondamentaux de milliers d’étudiants ?

A quand un enseignement de culture numérique pour tous les étudiants? L’exemple du référentiel canadien

Comme le préconise Thierry Karsenti, Professeur titulaire en intégration des technologies de l’information et de la communication à l’Université de Montréal au Canada, dans son dernier ouvrage « Le numérique en éducation » (2019) et dans un article sur « Les compétences informationnelles des étudiants à l’heure du Web 2.0 » (2014), les enseignants doivent encourager les étudiants à développer leur culture informationnelle en utilisant les techniques de recherche d’informations ponctuellement, et une veille et un réseautage informationnels continus. Il propose un cadre de référence, adopté en avril 2019 par le gouvernement du Québec, dans le but de former à la culture numérique selon 12 dimensions afin de développer l’éthique et l’esprit critique des étudiants et de mener avec eux une réflexion sur l’impact du numérique dans nos société aujourd’hui et demain:

  1. AGIR EN CITOYEN ÉTHIQUE À L’ÈRE DU NUMÉRIQUE
  2. DÉVELOPPER ET MOBILISER SES HABILETÉS TECHNOLOGIQUES
  3. EXPLOITER LE POTENTIEL DU NUMÉRIQUE POUR L’APPRENTISSAGE
  4. DÉVELOPPER ET MOBILISER SA CULTURE INFORMATIONNELLE
  5. COLLABORER À L’AIDE DU NUMÉRIQUE
  6. COMMUNIQUER À L’AIDE DU NUMÉRIQUE
  7. PRODUIRE DU CONTENU AVEC LE NUMÉRIQUE
  8. METTRE À PROFIT LE NUMÉRIQUE EN TANT QUE VECTEUR D’INCLUSION ET POUR RÉPONDRE À DES BESOINS DIVERSIFIÉS
  9. ADOPTER UNE PERSPECTIVE DE DÉVELOPPEMENT PERSONNEL ET PROFESSIONNEL AVEC LE NUMÉRIQUE DANS UNE POSTURE D’AUTONOMISATION
  10. RÉSOUDRE UNE VARIÉTÉ DE PROBLÈMES AVEC LE NUMÉRIQUE
  11. DÉVELOPPER SA PENSÉE CRITIQUE À L’ÉGARD DU NUMÉRIQUE
  12. INNOVER ET FAIRE PREUVE DE CRÉATIVITÉ AVEC LE NUMÉRIQUE

Il faudrait sans doute prendre exemple sur ce nouveau cadre de références de compétences numériques du Québec publié en avril 2019, car il inclut non seulement des connaissances techniques et pratiques, mais aussi la formation à l’esprit critique, au développement personnel et professionnel en vue d’une autonomie des jeunes adultes, ainsi que la créativité et l’innovation, beaucoup moins présente dans le cadre de référence français. Ce que d’ailleurs les étudiants ont révélé dans notre enquête, le besoin d’améliorer leur compétences numériques pour leurs études et leur niveau de culture générale, ainsi que le besoin de comprendre ce nouvel environnement tout en prenant en compte son impact écologique, préoccupation qui passe avant leur recherche d’orientation ou d’emploi.

Gouvernement du Québec – Le cadre de référence de la compétence numérique – avril 2019
http://www.education.gouv.qc.ca/fileadmin/site_web/documents/ministere/Cadre-reference-competence-num.pdf

Ministère de l’Éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche (France) — Cadre de référence des compétences numériques 2017
https://www.ac-paris.fr/portail/upload/docs/application/pdf/2017-01/cadre_de_reference_des_competences_numeriques_690478.pdf

Commission Européenne – Passeport de Compétences Informatique Européen (PCIE)

https://www.pcie.tm.fr/static/pcie

Voir l’infographie de notre enquête complète ici: https://infogram.com/copy-infographie-usages-numerique-des-etudiants-etude-l-boyer-1h8n6mqlmq8j2xo?live

Laure Boyer, enseignante chercheure en Culture numérique

Université Catholique de l’Ouest UCO Nantes

Contact: lboyer@uco.fr



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